Geneviève Heller

LES EXTRAITS CHOISIS

1  …  p 136

− Qu’est-ce que vous sous-entendez ? s’insurge-t-elle, agressive.

− Je ne sous-entends rien. Je constate : trois hommes morts et deux autres réchappés d’un coma. C’est une concentration statistique plutôt rare ! constate sarcastiquement le commissaire.

− Non. Plutôt la fatalité, répond-t-elle après réflexion, sans le moindre embarras. 

Comme si elle avait sérieusement étudié l’enchaînement des faits avec un détachement impersonnel, comme si c’était le fruit d’une observation scientifique, remarqua Langlois qui sut à ce moment précis que cet interrogatoire ne mènerait à rien. Isabella avait réponse à tout et ne semblait pas déstabilisée par l’interrogatoire, pourtant à charge. Comme si elle ne mesurait pas les conséquences à venir, comme si son avenir n’était pas en jeu.

 

2 …  p 206

Même plaidoirie pour l’avocat de la partie civile qui insista sur les conséquences financières de la mort de Jean Esposito : crédit hypothéqué pris en charge par l’assurance du prêt, héritage de la maison, bénéfice de l’assurance décès, Isabella se trouvait débarrassée de toutes ses dettes…

Langlois vit pleurer Isabella pour la première fois. Sans s’expliquer pourquoi, il vit de l’espoir dans ces larmes. Comme une promesse d’innocence. Il en fut heureux. Les autres dénoncèrent avec véhémence une mise en scène, du théâtre joué par une comédienne hors pair.

 

 

3 … p 215

 

Le garage était resté grand ouvert et le tuyau dont s’était servi Fabien traînait au sol le long du véhicule. C’était sinistre. Valérie a regardé sans un mot puis elle m’a dit soudainement : « Je sors de la morgue. » J’ai voulu faire un geste de consolation vers elle, prendre ses mains, mais elle a sursauté en criant : « Surtout ne me touchez pas. Ne m’approchez pas. Je suis sûre que c’est de votre faute tout ça.

− De ma faute ? Mais de quoi vous parlez ? Je sais bien que vous avez du chagrin mais quand même, vous y allez fort !

− Je sais ce que je dis. C’était un battant, papa. Il n’aurait jamais baissé les bras pour des histoires de dettes. Il avait plein d’amis, il s’en serait sorti. C’est vous, vous qui l’avez fait tourner en bourrique ! Il me l’a dit !

− Mais enfin ! On ne peut se faire aimer de quelqu’un contre sa volonté ! Et tout était clair entre nous. Je l’aimais sincèrement, en amie. Croyez-le ou pas, c’est pourtant la vérité. »   

 

4 …  p 222

C’est presque un contact intime avec elle que de voir soudain son écriture, parfaitement lisible, large, espacée, légèrement irrégulière et descendante. Les mots sont écrits au crayon et Langlois visualise Isabella  s’appliquant sur la feuille, gommant parfois avec vigueur, certains passages gardent la trace d’une réécriture, mâchonnant le bâtonnet dans l’attente de la phrase suivante… Passée cette première émotion visuelle, il commence la lecture qu’il fait sans pause jusqu’à la dernière ligne. À la fin, Langlois reste un long moment pensif, ne sachant s’il tient là la quintessence de la  vraie vie d’Isabella ou celle d’une magnifique mystification à laquelle elle a fini par croire.

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